Il y a un an, j’ai publié un livre soutenant que les démocraties peuvent rendre l’immigration populaire en la rendant dont les bénéfices sont démontrables. Dans les mois qui ont suivi, les États-Unis ont mené quelque chose de proche de l’expérience inverse. Les déportations de masse et une montée en puissance de la « répression » frontalière ont atteint des villes nullement frontalières comme Charlotte, en Caroline du Nord, où je vivais à l’époque. Ce fut une étude de cas longue d’un an sur ce qui se passe lorsqu’une politique que de nombreux électeurs soutenaient dans l’abstrait devient, en pratique, difficile à percevoir comme servant leurs intérêts. Et cela est arrivé juste dans la foulée des années Biden, lorsqu’une administration qui se voulait humaine a perdu le contrôle de la frontière et l’a payé politiquement. En à peine deux ans, le pays avait produit deux échecs opposés et une leçon rapide sur la vitesse à laquelle la politique migratoire peut basculer.
Mais l’épreuve qui m’inquiétait le plus n’est pas venue de Washington. Elle est venue du Canada. Le livre s’appuie sur le Canada comme son cas le plus clair d’immigration réussie, et j’avais dit, plus d’une fois, que si le soutien canadien à l’immigration venait à s’effondrer, cela invaliderait une partie de ma thèse. Au cours des deux dernières années, on s’en est approché plus que je ne le croyais possible. Je veux donc consacrer cet anniversaire de publication à expliquer ce qui s’est passé et pourquoi le contrecoup contre l’immigration au Canada correspond encore à l’argument que j’ai défendu dans In Our Interest, et à recalibrer un peu. En bref, le « contrecoup » canadien a porté bien davantage sur la vitesse, le logement et les flux temporaires que sur la criminalité ou l’identité ethnique, tandis que le cœur sélectif du système est resté incontesté.
Existe-t-il un contrecoup populaire contre l’immigration au Canada ?
Bien sûr, je n’ai jamais prétendu dans le livre que l’opinion canadienne ne pourrait jamais se retourner. Mais un revirement aussi rapide, dans le pays que j’avais érigé en modèle, va à contre-courant de mon argument, et je dois aux lecteurs un compte rendu honnête avant de passer à la défense.
En m’appuyant sur les données d’enquête d’Environics remontant aux années 1970, mon livre montrait que la part des Canadiens qui estiment l’immigration trop élevée avait baissé pendant des décennies, passant d’environ 70 pour cent au début des années 1990 à moins de 30 pour cent en 2020. Tout cela cohérent avec l’idée que le Canada avait bâti un système à forte immigration que la plupart des gens apprécient vraiment, en le gérant comme un programme sélectif et ordonné dont les bénéfices étaient visibles pour les gens ordinaires. C’est ce que j’entendais par dont les bénéfices sont démontrables : une politique dont on peut saisir le profit sans diplôme d’économie, et non l’affirmation que toute immigration est automatiquement bonne. Mon dernier point de données se situait près du creux de ce long déclin. C’était, rétrospectivement, presque le pire endroit possible où cesser de tracer la ligne.

Car voici le tableau aujourd’hui. L’idée que l’immigration est trop élevée a bondi de 17 points en 2023, puis de 14 points supplémentaires en 2024, atteignant 58 pour cent, première majorité nette depuis la fin des années 1990 et la hausse la plus forte du demi-siècle pendant lequel Environics a posé la question. La courbe que j’avais publiée comme preuve que l’immigration peut être rendue durable s’est retournée et a grimpé en flèche presque au moment même où le livre est sorti. Je mentirais en disant que cela n’a pas piqué.
Après presque chaque conférence que je donne sur le livre, une main se lève, et quelqu’un demande : « Que se passe-t-il avec le Canada ? » L’ambiance est mauvaise, et elle l’est dans des endroits qui ne donnaient pas cette impression auparavant. Par exemple, en octobre, l’Alberta doit tenir un référendum à l’échelle de la province comportant cinq questions explicitement anti-immigration, une manœuvre référendaire sans véritable précédent dans la politique canadienne moderne.1 On pourrait aligner le pic du graphique sur cela et raconter une histoire bien nette : le Canada a enfin rejoint le reste du monde développé dans un contrecoup migratoire de droite, et tout le bruit que j’ai fait autour d’une politique dont les bénéfices sont démontrables s’est avéré n’être qu’un vœu pieux.
Ce qui s’est réellement passé et ce qui ne s’est pas passé
Comme je le montre dans le livre, c’est généralement ce que l’on observe partout dans le monde : il y a des gens que l’on peut qualifier de « nativistes convaincus » et de « cosmopolites convaincus », chacun représentant environ 10 pour cent de la population, qui bougent rarement sur l’immigration. Ce qui bouge habituellement, c’est le large milieu. J’appelle cette majorité d’électeurs les nationalistes altruistes : ils se soucient des nouveaux arrivants mais font passer leurs propres compatriotes d’abord, et ils soutiennent l’immigration lorsqu’ils peuvent la voir profiter au pays.
Au cours des dernières années, la majorité centrale du Canada n’a pas vu l’immigration fonctionner aussi bien qu’avant. Le Canada a augmenté le nombre de résidents temporaires et d’étudiants internationaux plus vite que le logement et les services ne pouvaient les absorber, la condition classique dans laquelle les bénéfices diffus et souvent invisibles de l’immigration se réduisent tandis que ses coûts concentrés enflent. Malgré tout, une majorité de Canadiens affirment encore que l’immigration est bonne pour l’économie, et quand Environics demande aux personnes qui en veulent moins pourquoi, elles désignent massivement le logement et le coût de la vie, et non la criminalité ou la culture.
Le livre avait d’ailleurs signalé ce risque dans le chapitre sur le Canada, en notant que la flambée post-pandémique du nombre d’étudiants internationaux, conjuguée à une pénurie de logements, avait déjà commencé à produire du mécontentement. Ce que j’ai mal évalué, c’est la vitesse du déclin de la confiance du public : j’avais supposé qu’un système aussi performant continuerait d’absorber les chocs sans réaction politique sérieuse.
Mais remarquez aussi ce que l’opposition la plus récente vise réellement. Pierre Poilievre et les Conservateurs ont fait campagne avec virulence contre les résidents temporaires et les étudiants tout en laissant intact le cœur qualifié et à points du système ; même le parti fédéral le plus restrictionniste du pays, le People’s Party, a proposé de plafonner les admissions permanentes à 100 000 à 150 000 par an, une baisse brutale par rapport au rythme actuel mais un niveau qui admettrait encore plusieurs fois ce que font la plupart des autres démocraties riches. Le débat au Canada a porté en réalité sur la quantité et la rapidité, tandis que le principe de sélectionner les immigrants pour leur contribution nationale demeure essentiellement incontesté.
Même au plus fort de sa colère, le contrecoup n’a jamais fait du Canada un pays restrictionniste. Gallup le classe toujours comme la société la plus accueillante envers les migrants au monde, et même après les récentes coupes, le Canada est en voie d’atteindre environ 395 000 admissions permanentes en 2025, près de un pour cent de la population par an, plus du double du taux par habitant des États-Unis et au-dessus de la moyenne de l’OCDE. Même si chacune des questions du référendum albertain était adoptée, elles ne pourraient pas l’emporter sur les totaux fédéraux. Un Canadien qui se plaint d’« trop d’immigrants » reste ouvert à un nombre extraordinaire d’immigrants. Un Canadien qui dit qu’il y a trop d’immigration et, disons, un électeur japonais qui dit la même chose ne réclament pas le moins du monde le même monde.
Le curseur a d’ailleurs déjà commencé à revenir en arrière. Face au contrecoup, Ottawa a fait la chose à la fois réactive et responsable : il a réduit les cibles de résidence permanente de 500 000 à 365 000 d’ici 2027, imposé les tout premiers plafonds sur les résidents temporaires et les étudiants internationaux, et entrepris de ramener la population temporaire à environ 5 pour cent de la population du pays.
L’opinion suit déjà la politique. La lecture 2025 d’Environics montre que le chiffre du « trop nombreux » se stabilise à 56 pour cent, première année en trois ans où il a cessé de grimper, et les personnes qui maintiennent encore cette opinion la décrivent de plus en plus comme un échec de gestion gouvernementale, et non comme un problème lié aux immigrants.
Les ajustements : politique thermostatique, crédibilité et saillance
Toute la récente séquence canadienne illustre ce à quoi ressemble la politique thermostatique : alors que les attitudes profondes bougent à peine,2 le curseur du « trop » ou « trop peu » s’ajuste à ce que le gouvernement fait réellement en réponse à ces attitudes. Dépassez ce que le public peut absorber, et le curseur bascule ; corrigez la politique, et le curseur revient. J’ai esquissé cela dans le livre. Mais j’aurais dû lui consacrer un chapitre, car il se révèle être le moteur de toute l’histoire.
Le même mécanisme vient de jouer en sens inverse au sud de la frontière. À mesure que la répression s’étendait de la frontière aux lieux de travail et aux quartiers, la part d’Américains déclarant à Gallup vouloir moins d’immigration est tombée de 55 pour cent en 2024 à 30 pour cent en 2025, l’un des revirements les plus brutaux sur la question depuis des décennies. Même thermostat, réglage opposé. Comme je l’ai soutenu dans un billet invité pour le Substack d’Alex Nowrasteh, la compétence bâtit la confiance, et le chaos invite au mécontentement, que ce chaos soit restrictionniste ou expansionniste.
L’autre ajustement porte sur l’importance de la crédibilité. Le bénéfice démontrable ne maintient le soutien que lorsque les électeurs le jugent crédible, et la crédibilité, comme l’a montré la politique du logement au Canada, est bien plus facile à perdre qu’à construire. Dès qu’une communauté constate une pénurie aiguë de logements que l’on peut plausiblement imputer à une flambée des arrivées, même un système qui fonctionnait cesse d’être perçu comme bénéfique. Le bénéfice visible et l’attribution crédible doivent voyager ensemble.
Le même constat est ressorti plus nettement du côté américain. Considérez ce qui est arrivé à la tentative tardive de la campagne Harris de paraître ferme sur la frontière. Dans son discours de septembre 2024 à Douglas, en Arizona, elle a promis de « ramener le projet de loi sur la sécurité frontalière que Donald Trump a torpillé » et d’« en faire davantage pour sécuriser notre frontière afin de réduire les passages illégaux », un langage qui aurait passé pour un script républicain quelques cycles plus tôt. Cela n’a pas fait bouger les choses. Les électeurs ont continué de faire confiance à Trump sur la frontière par de larges marges. Quoi que Harris ait dit à ce stade, les électeurs avaient peu de raisons de tenir ce virage pour crédible après que l’administration démocrate précédente eut présidé à un désordre frontalier visible. Leur scepticisme était parfaitement compréhensible.
Tout cela nous ramène désormais à la politique elle-même. Le bénéfice démontrable et la crédibilité sont le même projet vu sous deux angles : une politique gagne en crédibilité en étant mise en œuvre et en produisant des bénéfices que les gens peuvent voir, c’est pourquoi on ne peut pas la court-circuiter par un virage. Une promesse d’immigration ordonnée et bénéfique ne vaut pas grand-chose tant que les électeurs ne vous ont pas vu la tenir. Et c’est la crédibilité des partis et des responsables grand public, précisément, qui compte le plus : la façon dont la confiance dans le centre-gauche ou le centre-droit pour bien gérer l’immigration se construit sur plusieurs mandats puis se dilapide en un seul épisode de dysfonctionnement total.
Le troisième ajustement est la saillance de l’enjeu. Pendant longtemps, le Canada s’est rapproché de façon inhabituelle de ce que je considère encore comme le meilleur résultat politique pour l’immigration : un domaine de politique surtout ennuyeux et technique dont personne ne se soucie, plus proche de quelque chose comme les « normes internationales de mesure » que d’un champ de bataille des guerres culturelles. Les électeurs se souciaient de savoir si le système fonctionnait, mais ils n’organisaient pas leur politique autour de lui. C’est bien plus difficile à maintenir une fois que l’immigration devient l’une des principales choses que les gens blâment pour les pénuries de logements, les services saturés ou une perte de contrôle générale.
C’est pourquoi le Canada m’inquiète désormais plus qu’il ne le faisait lorsque j’ai terminé le livre. Dès qu’un enjeu technique discret devient un enjeu politique de premier plan, la marge d’erreur se réduit. Chaque retard de traitement, défaillance administrative ou point de tension local se met à incarner le système tout entier. Et comme les opposants à l’immigration ont tendance à se soucier plus intensément de réduire l’immigration que ses partisans ne se soucient de l’élargir, la politique peut bouger rapidement une fois que l’enjeu monte dans l’agenda public.
Vers où va le projet ensuite
Alors, vers où vont mon livre et mes recherches à partir d’ici ? Trois directions, concrètement.
D’abord, l’empirie du bénéfice démontrable, et la crédibilité qui en découle. Je veux savoir ce que les électeurs ont réellement en tête quand ils disent qu’une politique est bénéfique pour la nation : quelles caractéristiques ils enregistrent, lesquelles ils ignorent, et combien de temps un gouvernement doit livrer avant que ses promesses commencent à paraître crédibles. Le livre a essentiellement affirmé le concept, et l’étape suivante consiste à le tester rigoureusement, ce qui figure parmi les premières questions que je veux aborder à travers le laboratoire sur l’immigration que je lance à Notre Dame.
Ensuite, la saillance de l’enjeu et l’appropriation. Je veux comprendre quand l’immigration devient l’un des enjeux par lesquels les électeurs jugent si un gouvernement est compétent, et à qui ils font alors confiance pour le gérer. Dans des travaux que je mène actuellement avec James Dennison, nous essayons de déterminer comment cette dynamique se transpose aussi au-delà de l’immigration : quand un enjeu devient politiquement disponible, qui parvient à se l’approprier, et comment les partis grand public peuvent empêcher des problèmes de politique difficiles de devenir des problèmes de confiance permanents.
Enfin, la conception humanitaire, qui est le cas le plus difficile pour l’argument et la partie du livre que je tiens le plus à prolonger. La manière de protéger l’immigration humanitaire est de bâtir d’abord la confiance du public, par des bénéfices visibles et une responsabilité partagée. C’est l’argument que j’ai défendu dans une récente note de politique, et l’étape suivante consiste à tester quelles combinaisons de parrainage, de décisions plus rapides et de limites crédibles tiennent réellement sur le plan politique.
In Our Interest était un livre universitaire par choix (il fallait bien que je termine ma thèse et que je décroche un poste académique, mes amis !), et je suis fier de la recherche qui le sous-tend. Mais son argument mérite aussi une vie publique plus directe, ce qui fait partie de la raison d’être de cette newsletter : le même propos, dans un registre qui rejoint les lecteurs là où ils se trouvent réellement.
Il y a un an, la question sous toutes les autres questions, dans des salles allant d’un amphithéâtre d’Oxford à un centre pour retraités de Charlotte, était de savoir si tout cela est réaliste, ou si rendre l’immigration populaire est un fantasme qui s’effondre dès que la vraie politique arrive. Après l’année que nous venons de vivre, l’année qui a tordu mon graphique préféré dans le mauvais sens avant de commencer à le redresser, ma réponse est plus assurée qu’à mes débuts. Le soutien à l’immigration devient durable lorsque les gens peuvent voir qu’elle fonctionne, et le travail consistant à le leur montrer n’est jamais achevé. Cela reste, pour tous ceux qui y participent, dans notre intérêt.
Un grand merci aux plus d’un millier3* de gens formidables qui ont lu, commenté, débattu ou accueilli le livre au cours de l’année écoulée. Si vous n’avez pas encore eu l’occasion d’y jeter un œil, pour l’argument complet et les preuves qui le soutiennent, le livre reste l’endroit où aller. Pour la prochaine étape du projet, c’est dans cette newsletter que je l’emmène. Et si vous voulez avoir votre mot à dire sur ce qui devrait venir ensuite, dites-le-moi en commentaire. Vous trouverez le reste des conférences, comptes rendus et conversations en podcast de l’année sur ma page médias.*
Les questions elles-mêmes portent surtout sur la capacité provinciale limitée : le contrôle des admissions, l’accès des résidents temporaires aux soins de santé et à l’éducation, les délais d’attente pour les aides sociales, et la preuve de citoyenneté pour voter. ↩
Mes tout premiers travaux publiés ont conclu que les attitudes générales envers l’immigration sont remarquablement stables ↩
Du moins d’après mon éditeur, mes statistiques personnelles et le chèque de droits d’auteur que je viens de recevoir :) ↩
